Astuces pour affronter le point Godwin

Le problème avec mon sujet d’enquête, c’est qu’il me conduit à titiller le point Godwin. Mais si, le point Godwin ou « loi de Godwin », vous savez, c’est moment dans un débat ou une conversation – le plus souvent sur internet – où vient nous hanter le spectre du fascisme en général, hitlérien en particulier. Signe que l’on a atteint les limites de notre intellect, ou, pour certains, preuve « de notre incapacité à admettre le mal».

Etant plongée depuis plusieurs semaines dans ce voyage vers l’entre-deux guerres de Petrograd à Paris en passant par Varsovie et Berlin, je suis souvent, à mon retour dans le monde d’aujourd’hui, gagnée par cette tendance à voir un peu partout des signes alarmants du retour de « la bête ». J’avais bien conscience que c’était peu satisfaisant, mais je ne trouvais pas de solution à ce problème. Jusqu’à aujourd’hui.

Maintenant, j’ai une parade toute simple: demander aux historiens ce qu’ils en pensent. Oui, les historiens méritent d’être écoutés de temps en temps. Même quand ils/elles donneraient plutôt envie de zapper la réalité avec son smartphone. Pour préparer ma visite ICI dans une semaine, je m’en suis farcie un d’une catégorie très académique, bardé de tout un tas de présidences de comités et autres chaires prestigieuses.

Ce 24 janvier, Peter Hayes était invité à la Bibliothèque Harold Washington pour :

  1. Faire la promo de son dernier livre
  2. Donner à un public de seniors multicolores de la matière pour raconter des choses intéressantes à Sandy et Pam lors de leur prochain dîner
  3. Faire la promo de l’association caritative qui lève des fonds pour le musée qui l’envoie
  4. Glisser quelques petits mots d’esprit ici ou là pour monter qu’il est un bon orateur
  5. Et évoquer LA question d’histoire la plus discutée de ces trente dernières années

Tout ça en une heure (enfin, plutôt 45 minutes si l’on compte les deux discours d’introduction et les deux de conclusion ayant encadré sa conférence).

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En 45 minutes donc, l’éminence était censé répondre à la question « pourquoi l’Holocauste ? ». Comme indiqué plus haut, il a surtout et fort brillamment expliqué pourquoi… il faut acheter son livre intitulé « pourquoi » ( « Why ? »dans la langue de Dylan).

A première vue, un ouvrage du type « Histoire de la Shoah pour les Nuls » me laisserait dubitative. M’enfin après tout, traduire un sujet complexe en mots clairs, dans un effort vulgairement appelé « vulgarisation », c’est plus que louable, c’est nécessaire. (Et non, il n’y a pas trop de publications, de films ou d’expos sur ce sujet.)  Au-delà de son livre, c’est son auteur qui m’a donné une nouvelle preuve de l’utilité des historiens, surtout en ce moment.

D’abord, même pas la peine d’adhérer à ses thèses à 100%. Avec Pete, on n’était même pas d’accord sur pleins de trucs. Comme quand il affirmait que les Juifs étaient « presque uniquement les seules » cibles des Nazis. Ou bien quand il réfutait les thèses de l’historien Tim Snyder sur ce qui a permis à Hitler de terrasser les pays de l’Est, en argumentant à coups de « si »: s’il avait davantage ciblé l’Ouest de l’Europe occupée, le pourcentage de morts y aurait été aussi élevé qu’à l’Est, parce que, toujours d’après Hayes, un Pétain n’aurait pas hésité à laisser tout le monde se faire trucider pour faire plaisir aux occupants. C’est peut-être pas faux, mais la posture de réflexion au conditionnel me semble scientifiquement discutable. En 45 minutes, je te l’accorde Pitounet, c’était compliqué de développer toute une démonstration. (pour en savoir plus sur ce que dit Snyder, vous pouvez écouter ceci, c’est passionnant.)

Je n’étais pas la seule à trouver que parfois, il déconnait un peu Pierrot pendant sa conf’. Y a même une petite vieille qui s’est faite vider de la salle parce qu’elle défendait bruyamment l’église catholique.

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Mais même si leur parole n’est évidemment pas d’évangile, ça vaut la peine d’écouter les historiens. « Surtout en ce moment ». Je reviens sur ce bout de phrase évocateur qui m’est revenu comme un bout de sparadrap sur la casquette du capitaine Haddock. Ce bout de phrase qui annonce l’approche imminente près du point Godwin.

  • « Surtout en ce moment », écouter des gens dont le travail consiste à reconstituer des faits. Des faits-points. Pas des « faits-alternatifs » qui construiraient une soi-disant « post-vérité»
  • « Surtout en ce moment », essayer de comprendre comment et pourquoi des populistes ultraconservateurs sans majorité absolue parviennent au pouvoir démocratiquement.
  • « Surtout en ce moment », se souvenir de la conjonction des crises économiques, des menaces à la liberté d’expression, des rumeurs, des folies et des peurs et de tous les autres facteurs ayant abouti au massacre de millions d’êtres humains. S’en souvenir vraiment, sans souvenir en actes,pour éviter que cela ne recommence. Alors l’agaçant« plus jamais ça » sorti à bout de champ devrait enfin prendre un sens.

En outre, les historiens ne sont pas complètement inutiles, puisque que leur job, c’est aussi de savoir remettre les choses en perspective, et donc à se poser de meilleures questions. Et mine de rien, sous ses airs de cabotin de l’Université, c’est ce qu’il a fait Peter. D’abord en rappelant que si la majorité des gouvernements et organisations internationales qui auraient pu le faire n’ont aidé pas les Juifs, c’est parce qu’ils avaient toujours « d’autres choses à faire qui leur semblaient plus importantes ». Cela peut sembler évident mais ça mérite d’être rappelé. D’après lui, la priorité du Vatican, c’était de protéger l’Eglise, quitte à transiger avec le fascisme. La priorité de la Croix Rouge c’était d’apporter de la bouffe et de l’aide là où elle pouvait, quitte à fermer les yeux quand elle y parvenait. J’ajoute, par extension : la priorité des Alliés, c’était la victoire militaire, quitte à laisser les usines de mort continuer de tourner. La priorité des « honnêtes gens », c’était de continuer leurs petites vies tranquilles quitte à laisser leur voisin se faire déporter. Prendre conscience de cela, ça peut servir à devenir terriblement cynique. Où bien à apprendre à réviser ses priorités.

Ensuite, j’ai pensé que c’était pas bête de tendre un peu l’oreille quand un auditeur a invité Petiouchka à s’exprimer sur les risques de retour du fascisme « en ce moment », il a dit (traduction libre de l’auteure):

« Moi aussi j’ai tendance à voir des fantômes partout, c’est mon job. Mais il ne faut pas oublier nos institutions, le système judiciaire et fédéral. Mais il est vrai que la liberté de la presse est la plus en danger »

Ça, mes petits vieux dans l’assistance ont beaucoup applaudi.

Oh, je reconnais, c’est pas renversant non plus comme remarque. Mais ça m’a un peu fait cogiter. Si un historien spécialiste de l’Holocauste – et pas n’importe lequel le mec préside le comité scientifique du mémorial de Washington-, dit que faut pas déconner non plus, l’Amérique de Trump, c’est pas tout à fait pareil que l’Allemagne d’Hitler, ça mérite au moins d’y réfléchir.

Il se trouve que je suis loin d’être la seule à me heurter au point Godwin depuis quelques mois. Quelques exemples: ici, ou ici, ou encore là. Le pire, c’est qu’évoquer ainsi la menace de l’horrible dictature à tout bout de champ, ça doit même lui faire plaisir à l’apprenti Caligula de carnaval qui vient de s’installer à la Maison Blanche. Or, lui caresser ainsi la mégalomanie dans le sens du cheveu, ça ne l’empêche pas d’aller trouer la terre du Dakota pour aller envoyer du sable bitumineux se faire éplucher aux frais de la planète en privant au passage des milliers des gens d’eau potable, ni d’affirmer que des millions de ses concitoyens ont voté « illégalement » et de refuser de le prouver.

Cependant, et pour les raisons qui précèdent, je ne trouve pas complètement illégitime de s’inquiéter pour la démocratie. Seulement, il ne suffit pas de le faire  « surtout en ce moment ». Encore moins d’attendre celui où l’on agite la menace de nouveaux massacres d’êtres humains. Non seulement parce que des massacres ont lieu, EN CE MOMENT, mais qu’ils n’ont même jamais cessé d’être commis. Preuve que  les historiens ne sont JAMAIS assez entendus. Et qu’il serait peut-être temps de les écouter, bordel.

En attendant, y en a d’autres des gens qui veulent se faire entendre. Comme ceux de la vidéo ci-dessus. Oh, ils n’étaient pas nombreux ce mardi, dans un coin du Loop, à protester contre la relance du projet de pipeline Keystone XL, mais ils ont dit qu’ils reviendraient tous les mardis. Et puis c’étaient pas les seuls à gueuler dans la rue. A deux blocs de là, y avait une autre petite troupe qui s’insurgeait contre le gel des subventions à l’Agence de protection de l’environnement. Brandir des pancartes… ça paraît pas grand-chose comme ça. Mais c’est peut-être ainsi que l’on commence à afficher ses priorités.

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