La mémoire des pierres

(S’en méfier.)

Parait que les lieux « parlent ». Mais je crois qu’il vaut mieux ne pas trop écouter toutes les conneries qu’ils peuvent vous raconter. C’est en croyant les entendre me susurrer leurs mystères que j’ai failli me suis planter comme une bleue. Cela s’est produit Aleje Jerozolimskie (avenue de Jerusalem). Dans  l’un de ces endroits de Varsovie qui donnent l’impression de s’être paumé au milieu d’un échangeur d’autoroute.

Pour s’y rendre, passer le « Rondo » Charles de Gaulle, faire coucou à sa statue rivée en face d’un palmier de 15 mètres, poursuivre sa route le long d’un trottoir triste où alternent agences Crédit Agricole, salons Frank Provost et supérette Carrefour Express, se demander si Varsovie n’est pas une sorte de banlieue de Dunkerque, et puis se perdre une ou deux fois dans un dédale de sous-terrains censés vous permettre de traverser les boulevards.

Persévérez : après tout vous n’allez pas revenir dans cet endroit avant longtemps (croyez-vous). Vérifiez l’adresse. Voilà, vous êtes pile en face du Palais de la Culture et de la Science, ce machin tout en finesse commandé par Staline quand Varsovie dévastée cherchait encore à se loger.

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De l’autre côté de la rue, un immeuble décrépi vous tends une façade noircie, des balcons branlants et des colonnades écroulées pleins de promesses de souvenirs et d’échos du passé. Le « Kebab/Pho »* du rez-de-chaussée parfait le décor par son anachronisme incongru.

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Puis vous franchissez le porche récemment rénové et déjà balafré de tags. Là, tout participe à vous noyer dans cette ambiance mystique que vous aviez bien cherché, reconnaissez-le. Car, au fond de la courette, à gauche de l’ivrogne, une capsule temporelle vous catapulte dix décennies en arrière.

Le « Fotoplastikon », une institution. Il a franchi deux guerres, survécu à la destruction de la ville autour de lui et résisté à l’architecture stalinienne. Il s’agit d’un minuscule écrin noir éclairée d’une douce lumière ce cinéma qui abrite une merveilleuse machine circulaire autour de laquelle sont installés une vingtaine de tabourets en bois. Devant eux, à hauteur d’yeux, des sortes de jumelles. N’ayez pas peur, approchez. De l’autre côté des oeilletons, des images en couleur.

Comme celle-ci:


Le bruit de la machine qui tourne couvre une délicieuse musique de grammophone. L’image fait place à une inscription. Puis à nouveau des photos, en alternance avec des explications. On voit des enfants, des arbres, un marché. Des « prises de vue au Ghana ». Bref, l’ancêtre de l’Oculus Rift en quelque sorte.


En repartant vers le futur, arrêtez-vous 5 minutes devant le bureau de l’hôtesse des lieux. Tentez donc une conversation en polono-klingon et échouez lamentablement. Faites de même avec un autre habitant des lieux, tenancier d’une boutique de souvenirs, plus précisément de pains d’épices décoratifs. (Ouui, les pains d’épice décoratifs existent.)

Voilà, maintenant, vous êtes tout à fait à point pour vous laisser berner par votre imagination.

Dans la cour, vous prenez votre temps pour prendre des photos de tout, même des poubelles. Et puis pour observer les fenêtres. Assez longtemps pour que l’Ivrogne vous regarde avec l’air de penser que c’est vous qui avez trop bu.

Regardez bien la fenêtre du deuxième étage, celle avec un décor en vitrail très « Art Deco ». Vous avez vu ? Mais si vous avez vu ! Un ombre, là ! Furtive, mais bien là ! L’ombre d’un homme élégant, avec un chapeau en feutre qui fait un petit signe de sa main gantée. Bien sûr que vous l’avez vu ! Au moins, avez-vous entendu la rumeur de la rue, celle d’il y a soixante-dix ans dans une ville où se mélangeaient les cultures, les accents et les idées.

Là, dans ce bâtiment resté debout malgré les traités et les bombes, vous tendiez l’oreille pour écouter le bruit du monde d’hier.

Sauf que ce n’était pas le bon endroit.

Deux jours plus tard, assise en face d’un type qui passe ses journées à rencontrer des illuminés dans mon genre persuadés de redécouvrir la pierre de Rosette à chaque fois qu’ils trébuchent sur un caillou, j’ai compris que je m’étais superbement trompée. J’avais cru retrouver une adresse importante pour mon enquête. Mais elle se trouvait en réalité cinq numéros plus loin dans la même avenue. Les années et l’urbanisme délicat des architectes de l’époque soviétique avaient chamboulés la numérotation.

Il m’a donc fallu reprendre l’échangeur d’autoroute pour me retrouver devant… ça :


Même la dame dans la voiture en fut toute dépitée. Mais tout n’était pas perdu. D’après mon guide du Varsovie-d’Autrefois qui passe devant tous les samedi « pour aller à la synagogue », cet immeuble aussi avait son Ivrogne attitré.

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